La vidéo va-t-elle remplacer la photo ?

On me le demande souvent, voici mon super important avis sur le sujet.

La phrase qui revient souvent : « lors de tes mariages, tu pourrais prendre des captures d’écrans de tes vidéos pour en extraire des photos, et ainsi remplacer le/la photographe, pas vrai, hein ? ».

Mon avis sur le sujet se résume à un gros BOF. En théorie c’est possible : la vidéo se démocratise de plus en plus dans les mariages, on peut se demander si elle peut manger la photo. Mais en pratique, c’est un peu nul, pour plein de raisons.

Les contraintes techniques

La résolution

Les caméras d’aujourd’hui filment en majorité en 1080p et 4K. Prenons cette dernière résolution pour être le plus optimiste possible. Cela donne 8.8 megapixels. Un photographe, lui, va être en général à au moins 20 megapixels, à la louche. Alors certes, la résolution ne fait pas tout, mais en extrayant une image d’une vidéo 4K on s’expose à des problèmes si l’on veut l’imprimer.

Le critère de la résolution pourrait disparaître : des caméras shootent à 6K, voire à 8K. Mais pour l’instant, elles sont soit à un prix exorbitant, soit productrices de gros rushes qui nécessitent une station de montage de guerre. Cela n’a pas de sens de remplacer un photographe et un vidéaste par un seul vidéaste qui coûte beaucoup plus cher !

Le format des fichiers

Les photos professionnelles sont prises au format RAW. Ce sont des fichiers qui stockent beaucoup d’informations, et qui permettent une retouche très fine de la colorimétrie. On a un contrôle infiniment plus grand que sur des photos prises en JPEG. On dispose aussi d’une plus grande facilité de traitement dans les zones sombres.

Du côté de la vidéo, on peut dire en vulgarisant un peu qu’un rush est une suite d’images JPEG. On a donc une image plus difficile à exploiter que du RAW. Il existe des caméras qui filment en RAW, mais c’est encore trop peu mature : elles sont peu nombreuses, coûtent cher, ou bien elles sont peu stables. Et surtout, les fichiers produits sont gigantesques et on retombe sur le problème de dimensionnement de notre station de montage. Là encore, ça deviendrait plus cher que d’embaucher un photographe !

Les contraintes artistiques

Le flou de mouvement

En vidéo, on filme avec une vitesse d’obturation assez basse pour avoir un flou de mouvement. Ce flou est nécessaire pour donner une impression de fluidité. Prenons ce plan comme exemple :

Pas mal, non ? Et si on en extrayait une photo ?

Beurk, c’est flou.

La solution serait d’augmenter la vitesse d’obturation pour enlever le flou. Première limitation : sur les plans de nuit comme celui-ci, cela assombrirait trop l’image. Mais même sans cela, cela dégraderait la qualité des images. Une trop grosse vitesse donne une impression d’image saccadée, dure. Cela peut être un effet recherché, par exemple avec des grosses scènes d’action qui tâchent :

Mais ici on parle de mariages, il n’est pas prévu que la mariée tape dans des grenades avec un bouclier. Et il est intéressant de noter que même dans l’extrait de Captain America, malgré la haute vitesse d’obturation, on voit du flou de mouvement en faisant des arrêts sur image. Il faudrait donc pousser la vitesse d’obturation encore plus loin, ce qui mènerait au problème suivant : une vitesse extrême, en vidéo numérique avec des capteurs progressifs, ça pourrit carrément l’image en la faisant « trembler » à la moindre vibration. Exemple extrême :

Le cadrage

On ne cadre pas de la même façon en reportage vidéo et en photo. Exemple avec cet instant :

Sur le moment, quand cet enfilage de bagues arrive, je me place le plus vite possible pour filmer la totalité de la scène. C’est la première différence avec le photographe : j’ai un devoir d’exhaustivité plus fort que lui, qui peut se « contenter » de prendre quelques photos et de s’écarter aussitôt. Mais que se passe-t-il si j’isole une image de la vidéo ?

Mais qu’elle est moche cette enceinte noire ! En photo, les « éléments perturbateurs » sont à proscrire. Certes, le photographe a moins besoin que le vidéaste de capturer un événement dans son entièreté. Par contre, il doit le faire à la perfection. En vidéo, j’estime que la présence de l’enceinte ne dérange pas : au sein d’un vidéo-reportage de plusieurs minutes, en arrière plan, durant quelques secondes, on peut tout à fait vivre avec. Après tout, je tolère totalement la présence d’un photographe dans le champ, alors un pauvre cube noir, ça m’indiffère.

Aussi, même si le photographe a l’enceinte dans un coin, il peut faire un recadrage. En vidéo, on retombe sur les limites techniques de notre faible résolution : le recadrage est plus limité.

Aurais-je pu mieux me placer pour éviter d’avoir l’enceinte dans le cadre ? Probablement, mais cela m’aurait demandé plus de temps, et j’aurais manqué le début de la scène. Et une fois que j’ai commencé à filmer, je ne peux plus changer mon cadrage. Je peux tout au plus me déplacer harmonieusement pour me repositionner tout en faisant un travelling. Mais pour ce genre d’instant unique, j’assure le coup et je reste en plan fixe. Ce n’est pas le moment de risquer de foirer sa prise de vue avec un mouvement de caméra et un changement de mise au point. Le photographe, lui, a plus de latitude et peut tenter des cadrages plus originaux.

Conclusion

Pour toutes ces raisons : non la photo n’est pas morte. Je ne sais pas s’il existe des prestataires qui proposent de réaliser photo et vidéo en même temps, mais à mon avis, ça serait à fuir.

On peut aussi relativiser tous mes arguments : au final, est-ce que des néophytes verraient vraiment la différence entre des vraies photos et des captures de vidéos ? Peut-être pas, surtout si c’est seulement pour partager les photos sur Facebook qui détruit leur qualité dans tous les cas. Mais si on espère un minimum de qualité, on ne peut pas se passer d’un vrai photographe.

Philosophie, Tournage

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